CHAPITRE SEIZE
Qwilleran rêva des chutes du Niagara, cette nuit-là. Quand le fracas de la cascade eut réussi à l’éveiller, il regarda autour de lui, dans l’obscurité de la pièce. On entendait le grondement de l’eau jaillissant comme un torrent, puis un gargouillis tumultueux et le silence retomba.
Il s’assit dans son lit pour mieux écouter. Au bout d’un moment le bruit reprit, un peu moins assourdissant que dans son rêve… petit à petit son esprit ensommeillé identifia la nature de ce vacarme. La tuyauterie défectueuse d’une vieille maison ! Mais pourquoi se manifestait-elle au milieu de la nuit ? Il se rendit à tâtons jusqu’à la salle de bains et éclaira la pièce.
Koko se tenait sur le lavabo, actionnant de la patte le robinet en porcelaine démodé sur lequel il suffisait d’appuyer pour faire jaillir l’eau. Le chat surveillait la manœuvre d’un regard fasciné. Assis au bord de la baignoire, Yom-Yom fermait à demi les yeux, sous la clarté soudaine de la lampe. Une fois encore, Koko posa la patte sur le levier et regarda l’eau cascader, gargouiller et disparaître.
— Petit monstre, s’écria Qwilleran, comment as-tu découvert ce mécanisme ?
Il ne savait s’il devait se fâcher de ce réveil brutal ou admirer les aptitudes mécaniques de son chat. Malgré ses récriminations, il traîna Koko hors de la salle de bains et l’installa sur les coussins du fauteuil Morris.
Koko lécha sa fourrure, comme si elle avait été contaminée par un contact particulièrement répugnant.
Annonciateur de mauvais temps, le jour commençait à teinter de gris sale le ciel d’hiver. Tout en ouvrant une boîte de crabe pour ses chats, Qwilleran fit les plans pour la journée. En premier lieu, il désirait découvrir comment Ben Nicholas pliait ses billets. Il aurait aussi voulu savoir comment sa plume rouge avait pu passer de son chapeau en tweed sur le haut-de-forme de Ben. Il avait posé la question à Koko, mais celui-ci s’était contenté de cligner de l’œil. Quant à l’avalanche, Mary lui avait expliqué que le grenier de Ben était chauffé.
Il n’avait pas exactement promis à Mary de ne plus s’occuper de l’affaire. Il était sur le point de céder à sa prière quand Koko avait créé une diversion en se battant avec Yom-Yom. Plus tard, il lui avait seulement dit : « Ayez confiance en moi, Mary, je ne ferai rien qui puisse vous blesser. » Elle avait souri et, dans l’ensemble, cela avait été une bonne soirée. Elle avait même accepté son invitation de l’accompagner à la soirée du Club de la Presse, en précisant qu’elle irait en tant que Mary Duxbury – et non comme Mary Duckworth, brocanteur – au cas où les journalistes la reconnaîtraient.
Qwilleran se trouvait placé en face d’un dilemme : abandonner ses investigations, c’était se soustraire à son sens des responsabilités, les poursuivre, c’était porter un préjudice grave à Came-Village ; ce mal-aimé de la municipalité avait plus besoin d’un défenseur que d’un détracteur.
Quand il sortit, le temps virait à l’humidité que le froid rendait plus pénétrante. Il ne faisait pas bon flâner dans les rues. Il se dirigea d’abord vers Le Roi Lear, mais la boutique était fermée. Pour la première fois depuis son arrivée à Came-Village, il vit le magasin appelé Tech-Tiques ouvert. Il y entra et Hollis Prantz surgit de l’arrière-boutique, un pinceau à la main.
— Je suis en train de vernir des étagères, expliqua-t-il, je me prépare pour le grand jour.
— Ne vous dérangez pas pour moi, dit le journaliste, en regardant autour de lui avec perplexité.
Il voyait des tubes cathodiques datant de plus de quinze ans, des postes de radio préhistoriques, un générateur d’automobile remontant à 1935.
— Dites-moi la vérité, espérez-vous gagner votre vie avec ça ?
— Personne ne gagne sa vie dans ce métier, répliqua Prantz, en souriant, nous avons tous besoin d’une autre source de revenus. Personnellement, je dispose d’une petite rente. J’ai été victime d’une crise cardiaque, l’année dernière, et j’ai dû prendre une retraite anticipée. Je dois me ménager.
— Que faisiez-vous avant ?
— J’étais peintre-décorateur. Rien de bien excitant.
— Qu’est-ce qui vous a donné l’idée des antiquités techniques qui sont, je crois, votre spécialité ?
— Eh bien, de nos jours, les gens collectionnent n’importe quoi, en partie parce qu’il est difficile de trouver de bonnes antiquités, mais aussi parce qu’un certain snobisme pousse à se montrer original à tout prix. Dans ce cas, pourquoi ne pas se tourner vers les premiers spécimens de la technique automobile et de l’industrie électronique ? À ce sujet, j’ai une théorie, basée sur l’un des phénomènes de notre temps, l’accélération du vieillissement. Plus vite un objet se démode et plus rapidement il devient une pièce de collection. Autrefois, il fallait un siècle pour obtenir cette promotion. Aujourd’hui, trente ans suffisent. J’espère que bientôt vingt et même quinze ans suffiront pour accéder à ce stade. N’écrivez pas cela, ajouta-t-il, cette conception n’est encore que théorique.
Qwilleran frissonna en se retrouvant dans la rue. Le temps ne se réchauffait décidément pas. Hollis Prantz avait accepté de lui faire la monnaie de cinq dollars et il avait pu constater que le brocanteur pliait ses billets en deux, mais non en long. Cependant, quelque chose en lui sonnait faux.
— Mr. Qwilleran ! Mr. Qwilleran !
Des pas précipités le firent se retourner. Enveloppée dans un manteau d’opossum, secouant ses longues mèches blondes, Ivy, la plus jeune des trois Parques, se tenait devant lui, hors d’haleine.
— Je descends de l’autobus. J’avais un cours ce matin. Alliez-vous à notre magasin ?
— Non, je me rends chez Mrs. McGuffey.
— N’y allez pas, on étouffe chez elle.
— Les affaires sont les affaires, Ivy. Êtes-vous prête pour les fêtes ?
— Devinez ce que va m’apporter le Père Noël… Un chevalet !
— C’est une chance de vous avoir rencontrée, dit Qwilleran. J’aimerais décorer mon appartement pour Noël, mais je n’ai pas de dons artistiques et avec ce maudit genou…
— Je serais ravie de vous aider. Désirez-vous un bon vieil arbre de Noël ou quelque chose de plus moderne ?
— Un arbre ne résisterait pas trois minutes chez moi. J’ai deux chats turbulents. Je pensais acheter quelques guirlandes chez Lombardo.
— J’ai une agrafeuse au magasin. Je peux venir tout de suite.
Lorsqu’Ivy arriva chez Qwilleran, la guirlande en feuilles de cèdre – représentant un investissement de dix dollars – était posée au milieu de la pièce, tandis que Koko et Yom-Yom exécutaient la danse du scalp tout autour. La petite chatte eut tôt fait de se retirer, à la vue de la jeune visiteuse, mais Koko s’assit et la considéra avec méfiance.
Avant de procéder à la décoration, Qwilleran offrit un verre de Coca-Cola à la jeune fille qui s’installa dans le fauteuil à bascule en tirant vainement sur sa mini-jupe.
— Où vous et vos sœurs avez-vous déniché ces prénoms inhabituels ?
— Oh ! Vous ne le savez pas ? Ce sont les noms de différentes sortes de verres. Notre mère était folle d’Art Nouveau, mais quand j’aurai dix-huit ans, je changerai de prénom et irai étudier les beaux-arts Paris – si du moins mes sœurs n’ont pas dilapidé tout l’argent que ma mère a laissé. Elles sont mes tutrices légales.
— Vous paraissez beaucoup vous amuser toutes les trois dans votre magasin.
— Croyez-vous ? Elles sont assez mesquines avec moi. Cluthra ne me laisse pas de liberté et Ambérina est jalouse de mes dons artistiques. Elle voulait que j’étudie la comptabilité.
— Qui vous offre le chevalet ?
— C’est Tom, le mari d’Ambérina. C’est un chou. Je pense qu’il est amoureux de moi, mais surtout ne répétez cela à personne.
— Bien entendu. Je suis flatté de la confiance que vous me témoignez. Que pensez-vous de tous ces accidents qui se produisent à Came-Village ?
— Cluthra prétend que le Dragon lui a écrasé le pied exprès. Elle veut la poursuivre en justice et lui réclamer cinq mille dollars de dommages et intérêts.
— Un chiffre astronomique. Et ces morts récentes…
— Pauvre C. C. ! Il avait un sale caractère, mais il me faisait de la peine. Sa femme n’était vraiment gentille avec lui. Vous savez qu’elle a tué son premier mari ? Naturellement, on n’a jamais pu le prouver.
— Et Andy, le connaissiez-vous ?
— C’était un ange. J’étais folle de lui. Quelle horrible façon de mourir !
— Pensez-vous qu’il aurait pu être assassiné ?
Ivy ouvrit de grands yeux et arrondit la bouche, avec une expression extasiée devant cette perspective.
— Peut-être que le Dragon…
— Mais voyons, Mary Duckworth était amoureuse de lui, elle n’aurait pu lui vouloir du mal.
La jeune fille réfléchit quelques secondes, avant de déclarer sur un ton péremptoire :
— Elle ne l’aimait pas. C’est une sorcière. Cluthra l’a dit et chacun sait que les sorcières ne peuvent tomber amoureuses.
— Je dois reconnaître que Came-Village renferme une étonnante collection de personnalités peu banales. Que savez-vous de Russel Patch ?
— Je l’aimais bien, avant qu’il ne se teigne les cheveux. Je croirais assez qu’il est mêlé à certains trafics tels que… Oh ! je ne sais pas.
— Et son ami ?
— Stan, le coiffeur ? Il a un magasin ultra-chic à la Tour des Horizons, vous savez, cet immeuble où vivent toutes les riches veuves et les femmes entretenues. Elles racontent tous leurs petits secrets à Stan et lui font des cadeaux fabuleux. Il coiffe Cluthra. Elle affirme que ses cheveux ont leur teinte naturelle, mais je vois bien que les racines sont grises, quand ils commencent à pousser.
— Sylvia Katzenhide loge également dans cet immeuble, n’est-ce pas ?
— Oui. Cluthra dit qu’elle gagne ce qu’elle veut avec le chantage. Sylvia sait quelque chose sur chacun, ici.
— Y compris Ben Nicholas et Hollis Prantz ?
— Je l’ignore. Mais je pense que Ben se drogue. Quant à l’autre, je n’ai pas encore découvert ses activités secrètes.
Plus tard, quand les guirlandes furent posées sur le mur, autour de la cheminée, et qu’Ivy fut repartie avec son agrafeuse, Qwilleran dit à Koko :
— Aujourd’hui, ce n’est plus la vérité qui sort de la bouche des enfants, mais les pires élucubrations !
En outre, cette expérience lui avait coûté dix dollars pour une décoration qui ne servait qu’à souligner le caractère grincheux de la dame au portrait. Il décida de lui substituer l’écusson des Mackintosh, dès qu’il pourrait avoir une aide pour le monter sur la cheminée.
Avant de s’en aller porter sa copie au journal, il donna deux coups de téléphone qui lui valurent des invitations. Il expliqua à Cluthra qu’il aimerait voir comment vivait un brocanteur. À Russel Path, il déclara qu’il avait un chat siamois appréciant la musique, puis il alla confier à Ben qu’il aimerait avoir une expérience personnelle sur l’art de la récupération.
Dans l’après-midi, en pénétrant dans les bureaux du Daily Fluxion, il les trouva froids et dénués de tout caractère.
— Avez-vous vu comment nous avons présenté votre papier sur la vente aux enchères, dans le numéro d’aujourd’hui ? demanda Arch Riker, le patron a beaucoup apprécié votre article.
— La dernière page tout entière ! Mazette, je n’en attendais pas autant, dit Qwilleran, en posant les feuilles dactylographiées sur le bureau. Voici le deuxième volet, vous aurez l’autre, demain. Ce matin, j’ai interrogé un brocanteur qui vend des « antiquités techniques ».
— Rosie m’en a parlé. Il est nouveau à Came-Village.
— Ou bien il est un peu fou ou il raconte des histoires. Il prétend qu’il a le cœur fragile, mais vous devriez le voir grimper l’escalier quatre à quatre. Par ailleurs, j’ai découvert des indices intéressants concernant la mort d’Andrew Glanz et de Cobb.
— Pour l’amour du ciel, Qwill, la police n’y voit que des accidents, faites-en autant.
— C’est précisément ce qui a éveillé mon attention. Tout le monde à Came-Village est trop empressé à affirmer que ces deux morts sont accidentelles.
— Il faut comprendre leur point de vue. Came-Village n’a pas besoin de s’attirer ce genre de publicité. Bon. J’ai du travail et je ne peux pas épiloguer là-dessus toute la journée.
— Si un crime a été commis, il doit être dénoncé.
— Soit, si vous voulez faire une enquête, allez-y, mais agissez pour votre propre compte et attendez que Noël soit passé. Vu la façon dont votre série d’articles est partie, vous avez une bonne chance de gagner le premier prix.
À son retour à Came-Village, Qwilleran s’aperçut qu’Ivy faisait courir le bruit qu’il était un détective privé opérant avec l’aide de deux chats siamois dressés pour attaquer.
— Est-ce vrai ? lui demanda une femme, qui tenait une boutique spécialisée dans la vente de chaises.
— Je le voudrais bien, soupira-t-il, je ne suis qu’un pauvre journaliste besogneux.
— Je vous vois en Renaissance italienne, dit la marchande, en fermant à demi les yeux. Tout le monde ressemble à un style de chaise. Cette jolie petite Sheraton est une danseuse de ballet et cette Chippendale est le portrait de mon propriétaire. Vous êtes une Renaissance italienne. Réfléchissez-y un moment et tous vos amis se transformeront en chaises.
— Voilà une théorie qui plairait à Ionesco !
Après l’avoir quittée, il fut soulagé de rencontrer Mrs. McGuffey. Elle au moins paraissait avoir les deux pieds sur terre. Il lui demanda ce qu’elle faisait en attendant les clients.
— Je lis. C’est une occupation idéale pour une ancienne institutrice. S’il y a un livre sur l’histoire américaine ou sur les antiquités que vous aimeriez consulter, n’hésitez pas à m’en avertir.
— Avez-vous quelque chose sur Came-Village ? Je suis spécialement intéressé par la maison des Cobb.
— C’est la plus belle de la rue. Elle a été construite en 1855 par William Towne Spencer, le fameux abolitionniste. Il avait deux frères, plus jeunes, James et Philip, qui firent bâtir, tout à côté, des répliques plus modestes de cette demeure. Il avait aussi une sœur restée fille, Mathilda, aveugle de naissance, qui mourut à l’âge de trente-deux ans, en tombant dans l’escalier de la maison de son frère.
Elle s’exprimait avec une autorité convaincante.
— J’ai déjà remarqué que les habitants de Came-Village sont enclins à faire des chutes mortelles. Il est curieux que cette habitude remonte aussi loin.
— Pauvre Mrs. Cobb ! soupira son interlocutrice, en secouant tristement la tête. Je me demande si elle sera capable de tenir le magasin, sans l’aide de son mari.
— Il s’était adjugé le rôle de champion de Came-Village.
— Oui, dans un sens… Cependant, entre nous, je le détestais. Il était mal élevé. On ne doit pas se conduire ainsi, dans une société civilisée. À mon avis, la communauté a surtout perdu à la mort d’Andrew Glanz. C’était un beau garçon, plein de promesses et un fin lettré. Je le dis avec d’autant plus de fierté que c’est moi qui lui ai appris à lire, il y a vingt-cinq ans. C’était déjà un brillant sujet. Je savais qu’il deviendrait écrivain.
— Je crois qu’il rédigeait des articles sur les antiquités.
— Oui. Il a également écrit un roman qui m’inspire un sentiment bizarre. Il m’en a fait lire les dix premiers chapitres. Je n’ai pas voulu le décourager, naturellement, mais… je crains de ne pas être d’accord sur le côté sordide du Nouveau Roman… pourtant c’est ce qui se vend, aujourd’hui, me dit-on.
— Dans quel milieu se situait l’action ?
— Ah ! le cadre était parfaitement authentique : une communauté de brocanteurs similaire à la nôtre, mais l’intrigue comprenait toutes sortes de personnages déplaisants, alcooliques, joueurs, homosexuels, prostituées, drogués, adultères. Oh ! mon Dieu, si notre quartier ressemblait à ce monde, je n’hésiterais pas à fermer ma boutique sur-le-champ.
— Vous ne croyez donc pas qu’il y ait rien de semblable à Came-Village ?
— Certes non ! Rien du tout ! Sauf… (elle baissa la voix, en voyant entrer un client), je ne voudrais pas que vous colportiez ce bruit, mais on raconte que le vieil homme qui tient le magasin de fruits est un bookmaker et qu’il accepte des paris clandestins. Je vous en prie, ne parlez pas de cela dans votre journal.
— Excusez-moi, dit le client. Avez-vous des beurriers en faïence ?
— Un instant, répondit la marchande, avec un gracieux sourire.
— Qu’est-il advenu du manuscrit d’Andy ? demanda Qwilleran, en se dirigeant vers la porte.
— Je crois qu’il l’a remis à son amie, Mrs. Duckworth. Elle lui avait demandé à le voir, mais il a voulu que sa vieille institutrice le lise d’abord, conclut-elle, la mine triomphante.